« L’éveil des modernités. Une histoire culturelle de la danse (1870-1945) » et « Modernités critiques, une histoire culturelle de la danse (1945-1980) »
Article rédigé par Safidin Alouache
1980) »
C’est une très belle somme, un très beau travail qui recouvre 2 beaux volumes allant pour le premier, de 1870 à 1945, et pour le second, de 1945 à 1980 et qui remonte le temps de façon précise et documentée dans lequel Annie Suquet sonde et explore les différentes évolutions et ruptures qui ont jalonné le monde de la danse. Son approche recouvre aussi des thématiques sociales et politiques, la danse ayant eu une influence souvent déterminante sur ces 2 volets. Selon les époques, elle a pu être appréhendée de façon uniquement artistique par les danseurs ou comme aussi un témoin social voire un relais politique. Selon les lieux et les périodes, ce qui peut faire sens peut n'être pas qu’une gestuelle mais aussi son narratif ancré dans un contexte culturel. Objet de revendication et de liberté, elle a été aussi objet de manipulation, utilisée par les dictatures pour inscrire le corps dans une idéologie. Annie Suquet nous la fait découvrir aussi comme une caisse de résonance utilisée par les artistes, en Allemagne de l’Ouest par exemple ou au Japon après la seconde guerre mondiale, afin de bousculer un ordre établi basé sur une occultation d’un passé qui ne veut pas passer. Elle s’attache à montrer dans ces modernités, leurs différents visages qui recouvrent, pour le premier tome, écrit en 2012 avec une réimpression en 2025, une période de 75 années regroupant la guerre franco-allemande de 1870, 2 guerres mondiales, la Belle Epoque, la révolution russe de 1917, le droit de vote des femmes (1918 en Allemagne, 1918 (pour celles de 30 ans et plus) puis sans exclusive en 1928 en Angleterre, 1944 en France), la chute de la république de Weimar et l’arrivée au pouvoir d’Hitler (1933) avec l’horreur du nazisme, de la Collaboration en France (1940-1944), et les luttes sociales aux États-Unis qui ont émergé dans les années 40. Pour le second tome, écrit en 2025, Annie Suquet nous mène après la seconde guerre mondiale en Allemagne de l’Est et de l’Ouest, en France, en Angleterre, en Italie, aux Etats-Unis, à Cuba, en Guinée, au Canada, en Inde, en Chine, au Japon ainsi qu’aux époques du rideau de fer entre les blocs soviétiques et occidentaux, du Maccarthysme, de la décolonisation et des mouvements de contre-culture. Est traitée, parmi beaucoup d’autres événements, la bataille culturelle lors de la guerre froide entre l’URSS et les USA, où les soviétiques, pour contrebalancer leur image rétrograde, côté occidental, de leur système politique, montrent les USA comme sans histoire et sans culture, le capitalisme étant basé, dans leur propagande, uniquement sur la possession de biens matériels. Les américains essaient aussi de gommer leur visage raciste et discriminatoire vis-à-vis des noirs en envoyant et finançant leurs plus prestigieux artistes dans des pays, qui auraient pu tomber sous le giron soviétique, avec, entre autres, en Asie, Martha Graham et Alvin Ayley en Afrique. Le Tiers-Monde est dans la même optique avec les pays d’Asie qui sont considérés comme une force motrice d'échange culturel telle la Chine avec l’Inde. « L’esprit de Bandung » naît pour faire connaître et exister la culture des pays anciennement colonisés pour se défaire de la culture occidentale et de son influence soi-disant supérieure. Ces 2 volumes, qui peuvent être lus aussi bien à la suite, séparément qu’en ordre inversé, est une histoire des modernités décrites selon les pays et leurs perceptions. Ce sont ces différences que le regard de l’autrice, à la fois aiguisé et technique, tout en étant très abordable, présente en l’articulant sur les fondamentaux du 5ème art et sur des descriptions chorégraphiques précises, permettant ainsi au lecteur, néophyte, amateur ou professionnel, de les embrasser avec facilité. L’historienne de la danse présente, de façon précise et contextualisée, dans des encarts de 4 à 6 pages, des chorégraphies comme « L’après-midi d’un Faune » (1912), « Radha » (1906) de Ruth Saint Denis, « Les Noces » (1923) de Bronstilava Nijinska, « La table verte » (1932) de Kurt Jooss, « Jeunesse olympique », « Primitive Mysteries » (1931) et « American document » (1938) de Martha Graham ainsi que « La Tornade » (1927) de Kassian Goleïzovski pour le premier volume quand pour le second, sont présentées « Le jeune homme et la mort » de Roland Petit (1946), « Symphonic variations » (1946) de Frederick Ashton, « Rooms » (1955) d’Anna Sokolow, « Parades and changes » de Anna Halpring, de thèmes aussi comme, entre autres, les « Métamorphoses de Spartacus », « Le nationalisme du chorégraphe Shanti Bardhan » et « Le collectif d'improvisation Grand Union ». Elle fait aussi le portrait des chorégraphes, danseurs et théoriciens qui ont marqué de leurs empreintes le 5ème art. Dans cette approche à plusieurs niveaux où le social, l’artistique et le politique se marient, Annie Suquet a une approche au préalable culturelle pour ensuite l’habiller de son corpus gestique et chorégraphique. L’évolution des tendances est aussi étudiée avec, au début du siècle dernier, une conscientisation du corps, de l’importance de ses capacités rythmiques, redessinant une perception que les concepteurs de la danse moderne, telle Mary Wigman, inscrivent dans un cadre artistique révolutionnaire avec le mouvement appréhendé comme média d’émotions et la musique comme un accompagnement de celui-ci. Cette approche a influencé nombre de chorégraphes tel Merce Cunningham, qui prône le mouvement comme valeur absolue, se suffisant à lui-même avec le hasard qu’il intègre. La musique reste secondaire et découplée du geste, le ballet étant d’abord construit avant que la musique ne soit composée. Annie Suquet met en exergue aussi une prise de distance de plusieurs danseurs par rapport à la danse moderne allemande, qui a fortement influencé la modern dance américaine, de par la proximité de Wigman avec le régime nazi. La culture américaine essaie aussi de trouver son identité dans un aspect « primitif » car « l’homme primitif a élaboré une forme de danse qui est le modèle de la danse moderne et est en effet à la genèse de toute forme d’art ». Y revenir signifie d’essayer de la trouver pour certains artistes dans la culture autochtone amérindienne et afro-américaine à l’instar de l’Europe qui, à partir du début du XXe siècle, a puisé dans le trésor de la culture des arts africains et océaniens pour se démarquer de l’influence américaine. L’auteure traite aussi de la politique culturelle des pays comme l’Inde et la Chine, avec, entre autres, Mao Tsé-Toung revendiquant un drame dansé chinois en intégrant ensuite du ballet quand pour l’Inde, 7 danses, considérées comme classiques, sont définies en s’appuyant sur une mythologie indienne, sans oublier un traitement spécifique du Bharata Natyam et du Khatak par l’auteure. Elle présente aussi Cuba au travers de la Rumba et du BNC (Ballet National de Cuba) d’Alicia et Alberto Alonso appuyé grandement par Fidel Castro qui souhaite l'émancipation par l’art d’un homme nouveau selon Che Guevara, accessible à tous, les prix des billets étant fortement subventionnés avant une reprise en main de Castro quelques années après dans une lignée dictatoriale. L’historienne explique, comme pour la Guinée avec les Ballets africains de Fodéba Keïta, le contexte politique dans lequel s’inscrit ces approches nationales pour se ré-approprier leur culture ancestrale. C’est aussi une plongée dans l’ethos anti-autoritariste de la contre-culture des années 1970 avec la quête d’un corps dansant affranchi des rapports de domination le disciplinant qui relève d’une aspiration fondamentale pour la « génération Judson » avec une exploration des mouvements quotidiens, du refus de virtuosité et de maîtrise de la forme. Il y a un recours aux « pratiques somatiques » avec un toucher d’écoute afin d'éveiller une conscience corporelle pour suggérer, guider, stimuler et donner au danseur des outils pour ajuster son entraînement au plus près de ses sensations internes. L’apparition, après la seconde guerre mondiale, de courants artistiques contre-culturels anti-art et néo-dada donnent lieu à une foultitude de manifestations artistiques dans des pays tel le Japon avec le numéro nu, au croisement du strip-tease et du porno, de Itô Mika dans les années 60 dans une société devenue aux mains des USA, hygiéniste, puritaine et productiviste. Il y a aussi, dans les années 1960-70, l’actionnisme de rue de Dadakan, alias Itoi Kanji, reconnu en 2025 par la critique comme un avant-gardiste du nu, qui court comme tel sur la grande avenue de Ginza avec un fundoshi rouge, parodie bouffonne de la flamme olympique. Pour cette manifestation, il est condamné à 1 an d'incarcération psychiatrique. Avec « Zero Jigen » (dimension Zéro), les artistes dénoncent l’occidentalisation du Japon en reprenant certains éléments comme la marche dite nanba, entre kabuki et sumo, et en l’exagérant. Le chorégraphe et danseur japonais, Tananka Min, proclame de son côté « Je ne danse pas dans un lieu, je danse le lieu » où il fait des chorégraphies dans la rue, se fondant dans le macadam et dans les ordures. Impossible de tout lister tant une foultitude d’évolutions et de ruptures ont marqué l’histoire de ce 5ème art qu’Annie Suquet traite de façon complète. Les 2 volumes sur les modernités de la danse dans un cadre culturel sont un très beau travail qui brassent un vaste sujet très riche et attrayant pour tout ceux qui s’intéressent à l’Art. Sur une période de 110 ans, l’historienne, avec sa verve de spécialiste et sa foi de passeuse, nous fait redécouvrir ce qu’est la danse, les chemins qu’elle a parcourus et ce qu’elle a apporté et apporte encore aujourd'hui aux peuples et aux publics de quelque pays que ce soit. Un vrai régal !
« L’éveil des modernités. Une histoire culturelle de la danse (1870-1945) » (2012)
De Annie Suquet Prix : 35€ Nombre de pages : 960 Parution : Août 2012, réimpression en 2025 Edition : Centre National de la Danse
« Modernités critiques, une histoire culturelle de la danse (1945-1980) » (2025)
De Annie Suquet Prix : 39€ Nombre de pages : 1088 Parution : 9 janvier 2025 Edition : Centre National de la Danse
Entre pratiques de corps et gestes créatifs
« Entre pratiques de corps et gestes créatifs » est un très beau livre d’Axelle Locatelli, enseignante-chercheuse en danse et transcriptrice en cinétographie Laban, qui nous plonge des années 1923 à 1936, dans cet entre-deux guerres qui allait donner lieu à la plus grande tragédie guerrière de ce siècle. Nous y découvrons durant près de 600 pages, un récit riche et passionnant d’une période qui va poser les bases de la danse contemporaine grâce, entre autres, à un homme, Rudolf Laban (1879-1958).
Il va bousculer voire révolutionner le 6e art en menant plusieurs fronts autant pratique, théorique, qu’esthétique. Celui-ci étant vu à l’époque comme une pratique essentiellement féminine, il réfléchit à déconstruire cette approche en lui apportant une touche masculine et à promouvoir, avec d’autres, un élan salvateur à la société en mettant en exergue le rôle primordial du corps, le fordisme prenant racine depuis le début du XXe siècle et déshumanisant de plus en plus le travail. Locatelli nous livre aussi, au travers de dessins chorégraphiques, une vue précise des éléments de la cinétographie (1928). Elle nous restitue aussi, dans des descriptions précises, certaines créations du chorégraphe hongrois avec un regard artistique aiguisé permettant ainsi au lecteur d’en appréhender les contours. De ses 2 démarches, autant de chercheuse que de critique d’art, elle arrive à coupler une narration de l’« Ici et maintenant » avec le souffle et le recul de l’historienne. Le lecteur est ainsi à la croisée des réflexions de Laban avec d’autres théoriciens, lui apportant ainsi différentes nuances d’approches. Locatelli a un regard précis, profond et très bien documenté de cette période où le théoricien hongrois a mené aussi un travail de réflexion et d’expérimentation sur les chœurs de mouvement, sur la démarcation à opérer, ou non, entre danses chorale et de groupe traditionnelle ainsi que professionnelle et amateur. De même, il s’est penché sur les liens entre la gymnastique et la danse. Les responsables nazis ont rapidement clos ce dernier débat en souhaitant l’unification de celles-ci. C’est aussi l’homme et le contexte politique du IIIe Reich avec l’avènement du national-socialisme que Locatelli nous montre sans trop s’y attarder toutefois. Sans s’engager politiquement, Laban se conforme à l’idéologie nazie via ses travaux en racialisant ses chorégraphies et en essayant de les définir par rapport à l’essence du peuple allemand que le pouvoir nazi souhaitait montrer. Laban s’est aussi beaucoup attaché à faire en sorte que cet art soit indépendant. Il a ainsi réussi à l’autonomiser à la musique en concevant celle-ci comme uniquement un support à la métrique des mouvements du danseur. Les enjeux du rythme au début du XXe siècle ne sont pas sujet à une dichotomie entre les 4e et 6e arts, les 2 participant avec l’espace et la temporalité à un tronc commun artistique. Il a aussi travaillé sur la symbolique des couleurs en la liant à l’expressivité du geste, celui-ci étant aussi porteur d'émotions. Locatelli le met en exergue en s’appuyant sur des notes retrouvées du spectacle "Lutte des couleurs" (Kampf der farben). Des années 1923 à 1936, elle donne tous les éléments de compréhension pour jauger et apprécier l’apport du chorégraphe et théoricien hongrois sur la danse au travers de sa perception du corps, de l’espace et de la musique. Le livre est une narration précise d’événements artistiques toujours contextualisée, se démarquant de la forme autobiographique et est une savoureuse plongée au cœur du 1er tiers du XXe siècle en compagnie, entre autres, de figures telles qu’Albrecht Knust (1896-1978), Kurt Jooss (1901-1979) et Mary Wigman (1886-1973). « Entre pratiques de corps et gestes créatifs » Collection Histoires Les éditions du CND (Centre National de la Danse) Parution : 25 janvier 2024 Format : 14 x 20,5 - 640 pages Prix : 33€
Between body practices and creative gestures
Review by: Safidin Alouache
"Between Body Practices and Creative Gestures" is a beautiful book by Axelle Locatelli, teacher-researcher in dance and transcriber in Laban kinetics, which plunges us from the years 1923 to 1936, into the interwar period that was to give rise to the greatest war tragedy of this century. For nearly 600 pages, we discover a rich and fascinating account of a period that was to lay the foundations of contemporary dance thanks, among others, to one man, Rudolf Laban (1879-1958).
He will shake up and even revolutionize the 6th art by leading several fronts as much practical, theoretical, as aesthetic. As it was seen at the time as an essentially feminine practice, he thought about deconstructing this approach by bringing a masculine touch to it and promoting, with others, a saving impulse to society by highlighting the primordial role of the body, Fordism taking root since the beginning of the twentieth century and increasingly dehumanizing work. Locatelli also gives us, through choreographic drawings, a precise view of the elements of kinetics (1928). She also restores to us, in precise descriptions, some of the Hungarian choreographer's creations with a sharp artistic eye, thus allowing the reader to grasp their contours. From her 2 approaches, as much as a researcher as an art critic, she manages to couple a narrative of the "Here and Now" with the breath and hindsight of the historian. The reader is thus at the crossroads of Laban's reflections with other theorists, thus bringing him different nuances of approach. Locatelli has a precise, deep, and very well documented look at this period where the Hungarian theorist also carried out a work of reflection and experimentation on movement choirs, on the demarcation to be made, or not, between traditional choral and group dances as well as professional and amateur. Similarly, he looked at the links between gymnastics and dance. Nazi officials quickly closed this last debate by calling for the unification of the latter. It is also the man and the political context of the Third Reich with the advent of National Socialism that Locatelli shows us without dwelling too much on it. Without engaging politically, Laban conformed to Nazi ideology through his works by racializing his choreographies and trying to define them in relation to the essence of the German people that the Nazi power wanted to show. Laban was also very concerned with ensuring that this art was independent. He thus succeeded in autonomizing it from the music by conceiving it as only a support for the meter of the dancer's movements. The issues of rhythm at the beginning of the twentieth century are not subject to a dichotomy between the 4th and 6th arts, the 2 participating with space and temporality in a common artistic core. He also worked on the symbolism of colors by linking it to the expressiveness of the gesture, which is also a carrier of emotions. Locatelli highlights this by relying on notes found in the show "Lutte des couleurs" (Kampf der farben). From the years 1923 to 1936, it provides all the elements of understanding to gauge and appreciate the contribution of the Hungarian choreographer and theoretician to dance through his perception of the body, space, and music. The book is a precise narration of artistic events that are always contextualized, departing from the autobiographical form and is a delightful dive into the heart of the 1st third of the twentieth century in the company, among others, of figures such as Albrecht Knust (1896-1978), Kurt Jooss (1901-1979) and Mary Wigman (1886-1973). "Between body practices and creative gestures" Stories Collection Editions of the CND (Centre National de la Danse) Published: January 25, 2024 Format: 14 x 20.5 - 640 pages Price: 33€
Nouvelle histoire de la danse
En Occident - De la préhistoire à nos jours
Le livre est une grande plongée historique et artistique de la danse de la préhistoire au hip hop en passant, entre autres, par le ballet, le kordax, la valse et le folk art. Dans ce vaste recueil sur une échelle temporelle de plusieurs siècles, sous la direction de Laura Cappelle, sont passées aussi en revue la perception d’un 6e art qui a généré respectivement, suivant les périodes, rejet, contrainte, questionnement ou enthousiasme de l’église, des politiques, des intellectuels et du public.
C'est un beau livre dans sa conception et qui traite, à chacune des époques, des évolutions et des ruptures qui se sont greffées dans la danse. Est expliqué, des dessins de gestiques trouvés dans les cavernes préhistoriques jusqu’aux danses contemporaines et urbaines, ce qui fait sens et message dans les gestuelles, ce qui l'inscrit dans un mode de pensée et dans un environnement culturel. Sans que le livre soit sociologique, il apporte un éclairage très intéressant sur les apports artistiques qui en ont découlés, le facteur social d'une période marquant aussi son empreinte ou à l'inverse, pouvant aussi influer sur les mœurs d'une société. Une immersion est faite en Grèce antique où sont passés en revue son apport culturel et mythique avec ses aspects bachiques, apolloniens et dionysiaques. De la danse romaine, au mime et à la pantomime, de leur considération chez les philosophes, à leur adoption par les sénateurs pour cette dernière et des troubles qui en ont découlés avec sa condamnation par les empereurs Justin et Justinien, c'est tout un contexte politique qui est mis en exergue, permettant d'ancrer des pratiques dans leurs tissus autant sociaux que culturels. Un focus est aussi effectué sur le Moyen-âge avec la mainmise de l'église sur le 6e art. Le livre est une présentation concise et complète de l’univers de la danse en Europe, essentiellement en France avec des digressions aux États-Unis sans entrer dans une approche très technique ou historiquement détaillée. Cela permet ainsi de brasser un large panel de lecteurs, curieux, professionnels ou amateurs. Le livre fait un détour à la Renaissance avec un éclairage des différents types de ballet en proposant un décryptage autant artistique que politique de ses échanges culturels entre français, espagnols et italiens. A la Révolution française jusqu'à la Restauration, une passion pour celle-ci se déclare chez les Parisiens. Les danses collectives font ensuite place à celles qui sont fermées et en couple dont la valse avec ses adversaires qui prêtent à cette dernière toute sorte de dérangements psychiques à la femme, voire une possibilité de contagion sociale. L'allègement des costumes en ville et à la scène sous la Révolution et l'Empire permet le développement de la technique féminine. L’atténuation de l'identification de la figure masculine du danseur avait déjà débuté avec la mort de Louis XIV. Au XIXe siècle, elle atteint son apogée avec une féminisation de la pratique qui s’opère avec l'avènement du sport, et le remplacement de celle-ci par la gymnastique pour la préparation aux exercices de guerre. C’est aussi une plongée qui est proposée à la découverte du kordax, du classique de Beauchamp en passant par les ballets, le french Cancan, la chorégraphie autant allemande que soviétique, la nouvelle danse française, l’expressionnisme allemand, le butō, la modern dance, le Bharata Natyam et le hip hop. De ces différents courants, des chorégraphes et des artistes sont présentées comme, entre autres, Marius Petipa, August Bournonville, Marie Taglioni, Loïe Fuller, Isadora Duncan, Serge Lifar, Roland Petit, Maurice Béjart, Merce Cunningham, Alvin Ayley, William Forsythe, Pina Bausch, Lucinda Childs, Alwin Nikolais, Rudolf Noureev et Akram Khan. C’est aussi un rapport à l’autre et à soi que le livre met en évidence avec le delsartisme au XIXe siècle qui fait son entrée à l’opéra et dans le chant et chez bon nombre de professions telles que les avocats et même les policiers. Savoir bien parler devient important avec une mise en relation essentielle entre le geste et l'émotion. La danse est considérée de plus en plus comme un art avec un rapport nouveau qui s’établit entre la musique et la mise en scène. Difficile de tout lister tant le livre brasse différentes périodes. Il traite aussi de l’apparition du cinéma détrôné par la télévision dans les foyers avec Fred Astaire, Gene Kelly et plus tard la chaîne musicale américaine MTV qui permet sa popularisation. Du folk art, on passe au mass art avec Internet qui permet à des inconnus de montrer leur talent. Bref une odyssée qui nous plonge dans toutes les époques en mettant en relief, les apports, les perceptions, les craintes, les rejets et les adoptions que la danse a générés sur plusieurs siècles. « Nouvelle histoire de la danse » sous la direction de Laura Cappelle est un très beau livre, très riche et d’une lecture aisée et captivante ! Nouvelle histoire de la danse En Occident - De la préhistoire à nos jours Sous la direction de Laura Cappelle Editions du Seuil Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Danse
New history of dance
In the West - From prehistory to the present day
The book is a great historical and artistic dive from prehistoric dance to hip hop, including ballet, kordax, waltz and folk art. In this vast collection on a temporal scale of several centuries, under the direction of Laura Cappelle, the perception of a 6th art that has generated respectively, depending on the period, rejection, constraint, questioning or enthusiasm from the church, politicians, intellectuals, and the public, are reviewed.
It is a beautiful book in its conception and which deals, in each era, with the evolutions and ruptures that have been grafted into dance. Drawings of gestures found in prehistoric caves to contemporary and urban dances are explained, what makes sense and message in the gestures, what inscribes it in a way of thinking and in a cultural environment. Without the book being sociological, it sheds very interesting light on the artistic contributions that resulted from it, the social factor of a period also marking its imprint or, conversely, can also influence the mores of a society. An immersion is made in ancient Greece where its cultural and mythical contribution with its bacchanalian, Apollonian and Dionysian aspects are reviewed. From Roman dance to mime and pantomime, from their consideration among philosophers, to their adoption by senators for the latter and the troubles that ensued with its condemnation by the emperors Justin and Justinian, it is a whole political context that is highlighted, allowing practices to be anchored in their social and cultural fabrics. A focus is also made on the Middle Ages with the stranglehold of the church on the 6th art. The book is a concise and comprehensive presentation of the world of dance in Europe, mainly in France with digressions in the United States without going into a very technical or historically detailed approach. This allows you to mix a wide range of readers, curious, professional, or amateur. The book takes a detour to the Renaissance with a focus on the diverse types of ballet by offering an artistic and political deciphering of its cultural exchanges between the French, Spanish, and Italians. From the French Revolution until the Restoration, a passion for it was declared among Parisians. Collective dances then give way to those that are closed and in couples, including the waltz with her opponents who attribute to the latter all kinds of psychic disturbances to the woman, even a possibility of social contagion. The lightening of costumes in the city and on the stage during the Revolution and the Empire allowed the development of female technique. The attenuation of the identification of the male figure of the dancer had already begun with the death of Louis XIV. In the nineteenth century, it reached its peak with a feminization of the practice that took place with the advent of sport, and the replacement of it by gymnastics for the preparation of war exercises. It is also a dive that is offered to discover kordax, the Beauchamp classic, through ballets, the French Cancan, German and Soviet choreography, new French dance, German expressionism, butoh, modern dance, Bharata Natyam and hip hop. From these different currents, choreographers and artists are presented, such as Marius Petipa, August Bournonville, Marie Taglioni, Loïe Fuller, Isadora Duncan, Serge Lifar, Roland Petit, Maurice Béjart, Merce Cunningham, Alvin Ayley, William Forsythe, Pina Bausch, Lucinda Childs, Alwin Nikolais, Rudolf Nureyev and Akram Khan, among others. It is also a relationship to the other and to oneself that the book highlights with delsartisme in the nineteenth century, which made its way into opera and singing and among many professions such as lawyers and even police officers. Knowing how to speak well becomes important with an essential relationship between gesture and emotion. Dance is increasingly considered as an art with a new relationship that is established between music and staging. It is difficult to list everything as the book mixes different periods. He also deals with the appearance of cinema, dethroned by television, in homes with Fred Astaire, Gene Kelly and later the American music channel MTV, which allowed it to be popularized. From folk art, we move on to mass art with the Internet which allows strangers to show their talent. In short, an odyssey that plunges us into all eras by highlighting the contributions, perceptions, fears, rejections, and adoptions that dance has generated over several centuries. "Nouvelle histoire de la danse" under the direction of Laura Cappelle is a very beautiful book, very rich and easy and captivating to read! New history of dance In the West - From prehistory to the present day Under the supervision of Laura Cappelle Editions du Seuil Book published with the support of the Centre National de la Danse
Héliogabale
« Héliogabale » Édition de François Rouget Collection Blanche, Gallimard acheter
Ecrite en 1942 alors qu'il était en prison, « Héliogabale » est une pièce de Jean Genêt (1910-1986) qui n’a jamais été montée sur scène. Elle a été retrouvée dans les collections patrimoniales de la Houghton Library qui l'avait achetée en 1983, 3 ans avant la mort de l'écrivain. Son existence avait été attestée par plusieurs personnes dont Jean Marais qui avait décliné la proposition du dramaturge de jouer le rôle-titre. L’œuvre est belle de poésie. Le langage châtié, typique de Jean Genêt, est son cheval de Troie présent dans ses différents écrits pour immiscer sa vision du monde et son vécu dans le monde policé de la "Bourgeoisie". La trame dramaturgique en 4 actes relate la chute et le complot meurtrier sur Héliogabale de sa grand-mère, soutenu par son entourage. Animée d'une colère froide et sourde à son égard, elle est l'incarnation d'une vengeance politique et familiale à l'égard d'un de ses membres qui a aussi la désaffection du peuple et de son armée. Empereur romain né en 203-204 av J.C et mort en 222 av J.C, la pièce s'inscrit dans un droit fil historique avec quelques détours et maquillages de Genêt qui ne portent aucun préjudice à celle-ci portée par des répliques poétiques habillées de métaphores quand ailleurs, quelques propos familiers font écho à un pouvoir chancelant car rejeté. Les derniers jours de cet empereur sont accompagnés de ses débauches habituelles. Il savoure, devinant sa mort prochaine, ces derniers instants de pouvoir en montrant sa nature, qu'il considère comme divine, par ses excès propres à celle-ci. Le style du jeune dramaturge, à l'époque de la conception de « Héliogabale », est rythmé, fluide et ne se dépare jamais d'une véritable expression poétique. Tout est machination avec une tension théâtrale qui va crescendo. La météo s’y mêle avec une pluie persistante qui est le compagnon de route d'une prédiction d’un guet-apens par un augure et qui glisse sans surprise jusqu’à une ultime sentence létale. De la 1ère à la dernière réplique, c’est derrière cette machination que se construit la tragédie qui a le parfum d’un drame, le personnage d’Héliogabale générant peu de sympathie par ses propos et ses comportements avec une fin actée dès la 1ère scène. Les principaux protagonistes sont l'empereur, son cocher favori Aéginus et sa grand-mère. Très peu de ses courtisans et de militaires interviennent et la figure du peuple est absente. Nous sommes presque dans un entre-soi familial. Le visage du pouvoir à travers d’Héliogabale et de son environnement proche avec sa tante, sa mère, sa grand-mère et son cocher favori montrent des rapports tissés de trahison. Genêt traite des grands thèmes de ses créations avec le pouvoir, l'autorité et la violence comme squelette dramaturgique où l'extrémisme des passions est admirablement bien rendu par l’auteur dans des scènes qui plantent très rapidement le contexte, les personnages et les événements. Ce qui est montré aussi sont les à-côtés des rapports autant familiaux que politiques des protagonistes. Heureuse nouvelle que cette découverte et publication de cette très belle pièce qui montre les 1ers pas de création théâtrale réussis et restés cachés jusqu’à aujourd’hui de ce grand auteur.
« Héliogabale » Édition de François Rouget Collection Blanche, Gallimard buy
Written in 1942 while he was in prison, "Heliogabale" is a play by Jean Genêt (1910-1986) that has never been staged. It was found in the heritage collections of the Houghton Library, which had bought it in 1983, 3 years before the writer's death. Its existence had been attested to by several people, including Jean Marais, who had declined the playwright's offer to play the title role. The work is beautiful in its poetry. The chastened language, typical of Jean Genêt, is his Trojan horse present in his various writings to interfere with his vision of the world and his experience in the policed world of the "Bourgeoisie". The dramaturgical plot in 4 acts tells the story of the fall and the murderous plot on Heliogabale of his grandmother, supported by those around him. Driven by a cold and muted anger towards him, she is the embodiment of a political and family revenge against one of its members who also has the disaffection of the people and their army. Roman emperor born in 203-204 BC and died in 222 BC, the play is in line with history with a few detours and make-up by Genêt that do not harm it carried by poetic lines dressed in metaphors while elsewhere, some familiar words echo a power that is shaky because it is rejected. The last days of this emperor were accompanied by his usual debauchery. He savours, sensing his imminent death, these last moments of power by showing his nature, which he considers divine, by its excesses specific to it. The style of the young playwright, at the time of the conception of "Heliogabale", is rhythmic, fluid and never strays from a real poetic expression. Everything is a machination with a theatrical tension that crescendos. The weather mixes with a persistent rain which is the companion of a prediction of an ambush by an augur and which slides unsurprisingly until a final lethal sentence. From the 1st to the last line, it is behind this machination that the tragedy is built, which has the scent of a drama, the character of Heliogabalus generating little sympathy by his words and his behaviors with an end recorded from the 1st scene. The main protagonists are the emperor, his favorite coachman Aeginus and his grandmother. Very few of his courtiers and soldiers intervened and the figure of the people was absent. We are almost in a family circle. The face of power through Heliogabale and his close environment with his aunt, mother, grandmother and favorite coachman show relationships woven with betrayal. Genêt deals with the major themes of his creations with power, authority and violence as a dramaturgical skeleton where the extremism of the passions is admirably rendered by the author in scenes that very quickly set the context, the characters and the events. What is also shown are the side effects of the protagonists' family and political relationships. Happy news is this discovery and publication of this beautiful play which shows the 1st steps of successful theatrical creation that have remained hidden until today of this great author.